Elle la sentait grandir en elle, gonfler, enfler. Une boule de chaleur qui avait pris naissance dans son estomac deux jours exactement après ces paroles qui ont changé sa
vie.
Tout commença lorsqu’il lui annonça son départ pour la ville. Elle en fut profondément heureuse. Il
allait, comme il le lui avait promis depuis si longtemps, réaliser ses rêves de grandeur, gagner beaucoup d’argent et revenir la chercher pour qu'ils vivent ensemble dans un grand pavillon
avec jardin pas trop loin d’une école et d’un centre commercial.
Elle les y voyait déjà et s’était jetée à pleine voix dans ses rêves… « On aura un grand jardin
où les enfants pourront courir… et un coin à moi, pour planter des roses… Il faudra avoir trois chambres d’amis… Ce sera plus pratique… pas besoin de déménager quand il y aura les enfants !
Tu as toujours dit que tu en voulais trois. C’est un bon chiffre, c’est bien. A un il s’ennuierait, à quatre, on n’aurait pas assez d’argent… »
Et elle de
continuer de palabrer sans attendre de réponse. Elle était sûre que ses désirs étaient partagés. Ils en avaient discutés tant de fois. Son visage dans ses pensées se composait de deux yeux verts
au regard pétillant et malicieux, sa bouche s’étirait en ce sourire qui lui allait si bien, celui qui lui faisait des pommettes et des petites rides aux coins des yeux. Et il lui murmurait
« Je t’aime » en caressant son ventre à elle, rond et plein de vie.
Elle pensait en se retournant se retrouver face à ce même
sourire en coin, à son regard riant… Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle découvrit son visage décomposé, l’air désolé et terrorisé à la fois. Aucun n’osait parler et elle refusait de
comprendre. Son cerveau était comme paralysé.
Ni lui, ni elle, ne surent combien de temps ils sont restés là , à se contempler en silence, lui avec
ce mélange indécent de compassion et de frayeur, elle laissant petit à petit chaque parcelle de bonheur illuminant ses pensées s’éteindre comme sous une douche
froide.
Le silence fut rompu après ce qui leur semblât une éternité par la sonnerie de son Gsm. Elle sursauta
et porta la main à sa poche, mais ne décrocha pas. La sonnerie, une version assez minable de « La vie en Rose », d’Edith piaf continua de résonner entre
eux.
« Quand il me prend dans ses bras… »
Les larmes lui sont montées aux yeux, puis sont restées en suspension au bord du vide avant de se mettre à couler, emportant son mascara, comme une petite source qui creuserait des sillons sombre dans une terre d’argile doux. Cette source ne devait se tarir que bien plus tard.
« Qu’il me parle tout pas »
« TAIS-TOI EDITH ! » C’est tout ce qu’elle avait envie de crier. De crier à cette chanson stupide, à cet idiot stupide et muet qu’il semblait être devenu.
« Je vois la vie en rose… »
Il a ouvert la bouche mais elle ne voulait pas l’entendre. Pas encore. Pour le faire taire, elle s’est agrippée à lui, s’est jeté dans ses bras et l’a embrassé à pleine bouche. Il la repoussa aussitôt, avec violence. Elle se retrouva par terre, étonnée par sa propre audace et par sa réaction…
« Il me dit des mots d’amour… »
Incapable d’autre chose, il lui hurla de décrocher, ou de faire n’importe quoi pour étouffer la sonnerie de son téléphone. Elle ne l’écoutait pas, essuyant le sang qui coulait d’une éraflure sur son épaule. Surprise par le geste de l’autre, elle n’avait rien fait pour adoucir sa chute.
« Des mots de tout les jours… »
Elle se releva et planta ses yeux dans les siens. Il les détourna rapidement, incapable de soutenir ce regard triste et plein de cet amour sincère qu’il avait tant cherché à obtenir. Voilà ce qu’il était devenu, pensa-t-elle. Un lâche, incapable d’assumer ses actes et de faire face à la réalité.
« Et ça m’fait quelque chose… »
La sonnerie se tut enfin, les jetant de nouveau dans un silence inconfortable. Elle le regarda fixement, lui faisant comprendre qu’elle désirait, qu’elle voulait, savoir pourquoi il venait d’un
coup d’anéantir ses rêves, ses espoirs et son futur. Toujours évitant de lui accorder un regard, il lui exposa les raisons de son départ.
Il partait
à la ville y épouser une demoiselle de bonne famille, héritière unique d’un banquier important dont il avait fait la connaissance à Noël. Elle lui fit simplement remarquer qu’à présent, au XXI°
siècle, on avait acquis le droit de se marier d’amour et que nul n’avait l’obligation d’aller épouser le premier laideron venu pour son héritage. Il lui répliqua d’un ton mal assuré qu’il n’avait
pas eu le choix. Qu’aurait-elle fait, elle, à sa place ? Il avait l’air de l’accuser de le trahir. C’est sûrement ce qui la blessa le plus, ou ce qui
suivit.
Il brisa un à un tout ses rêves, du plus simple au plus fou. Il s’y prenait à chaque fois que la même
façon, en piochant un au hasard, l’examinant sous toutes les coutures, le disséquant, puis lui montrait toutes ses failles. Il fit particulièrement bien attention de piétiner tout ce qui le
concernait. Il la traitait de gamine, l’accusant de rester dans son monde enfantin, de ne pas vouloir grandir.
Elle est restée silencieuse, les larmes continuant de
couler, le ruisseau changé en rivière, le visage dans les mains, effondrée. Elle ne dit rien et ne se releva que lorsqu’elle entendit la porte claquer. Il s’était enfui. Plusieurs personnes
l’ayant croisé dans l’heure qui suivit ont juré l’avoir vu pleurer, l’avoir entendu se maudire de sa stupidité. Elle n’a jamais voulu les croire.
Deux jours
durant, elle resta enfermée dans sa chambre, sans manger ni boire, laissant Edith Piaf s’égosiller lorsque l’on essayait de la joindre. Durant ces longs jours et ces nuits solitaires, ce fut
la seule voix qu’elle entendit. Elle continuait de pleurer ayant probablement oublié comment fermer les vannes.
***
C’est à l’aube du troisième jour qu’elle s’est réveillée avec cette boule au ventre, LA boule. D’abord douloureuse, elle remua quelques heures, la rendant nauséeuse et inquiète, avant de trouver
une position confortable, lovée comme un chat entre son estomac et son diaphragme.
C’est souvent ainsi que naisse les sentiments. Ils
commencent en tant qu’émotion, dans le bas du ventre, où tout est brut est animal. Elles remontent ensuite doucement vers l’estomac. Parfois encore trop sauvages ils vous forcent à vous
vider les entrailles afin d’obtenir leur espace vital.
Peu de temps après, c’est auprès des poumons que la sensation cherche de l’air. Et c’est vous qui en
manquez. Vous vous sentez suffoqués, bientôt débordés par cet envahisseur gênant.
La
sensation arrive au cœur. Si elle s’est calmée, ce qui arrive le plus souvent, le cœur la transforme en sentiment et l’envoie cheminer calmement vers les routes du cerveau où elle pourra se loger
dans l’actualité avant de finir à la mémoire, simple souvenir.
Si le cœur est fatigué par la vieillesse ou l’excès de jeunesse, il se retrouve donc incapable de
maîtriser la sensation. C’est la crise cardiaque et notre cœur se brise. Dans le pire des cas, cela conduit à la mort. Mais on s’en sort le plus souvent avec une dépression. Ou tout simplement
une sensation pure, et pas un sentiment raisonné, se promène sur les routes et les grands routes de notre système nerveux. C’est assez dévastateur. C’est ce qui lui est arrivé, Ã
elle.
***
Durant ce troisième jour, qui lui parut une éternité, la boule dans ses entrailles avait gonflé, et continuait de monter vers son cœur. Elle ne s’endormit que très tard, un sourire mystérieux aux
lèvres et les mains sur son ventre, là où était apparue la sensation, couvant ce nid précieux mais vide.
Elle aimait cette boule de chaleur si nouvelle. Elle
connaissait le vide amer provoqué par une perte amoureuse, le noir abyssal né de la mort d’un proche… mais la haine pure à l’égard d’un être aimé lui était jusqu’alors inconnue. Elle savourait
avec délice chaque mouvement dans son corps, attendant patiemment qu’elle atteigne son cœur, soit maîtrisée puis projetée dans les méandres de sa mémoire.
Le matin
du quatrième jour, quelque chose clochait. Un irrépressible besoin de vengeance s’était emparé d’elle. L’envie de rendre au centuple la douleur infligée. Elle ne mit pas longtemps à comprendre ce
qui avait du se passer. Pendant la nuit, son cœur, aussi épuisé qu’elle-même, avait du sombrer dans un sommeil profond, laissant à la sensation libre passage vers son cerveau en
stand-by.
Voilà donc qu’une sensation pure et sauvage s’y promène, chamboulant tout, lui donnant la migraine.
Ignorant comment en venir à bout et finalement pas tellement dérangée par sa présence, elle décida de laisser le champ libre à cette haine nouvelle.
Bien mal
lui en pris. Pleine de promesses doucereuses de réconfort, elle endormi sa raison. Cette dernière ne se réveilla que bien plus tard, trop tard. De ce qui se passa durant la soirée qui suivit,
elle ne garde aucun souvenir, sinon quelques bribes incohérentes…
D’abord elle est dans la rue, devant une maison inconnue. Juste après, la voilà chez lui, la porte
d’entrée fracturée derrière elle, et les ténèbres de la maison devant. Impossible de dire si elle l’avait déjà fait à ce moment là … Les souvenirs confus que la raison ne contrôle pas sont
installés en vrac dans un fourre-tout au fond du crâne. Elle a encore quelques flashs. Son visage terrorisé, un couteau entre ses mains, du sang, un sourire démoniaque dans un miroir (le
sien ?)…
***
Son avocat l’encourage à plaider la folie.
***
Il a tort.
***