Jeudi 7 août 2008 4 07 08 2008 14:23
- Par Sylona Lily-Ann Névée

Elle est là, derrière la fenêtre. Il est là, dans le jardin. Il la regarde et elle semble ne se douter de rien. Il pleut dehors, il fait noir. Et même si elle se tournait vers lui, il est sûr qu’elle ne pourrait pas le voir.
De toutes façons, elle ne regarde pas. Elle lit, comme toujours. Cette fois, ses cheveux sont lâchés et balayent les pages de son livre. C’est ce qu’il préfère.
À chaque fois qu’elle en tourne une, sa tête et tout son corps se balancent légèrement. Il guette ces mouvements hypnotiques et réguliers. Au bout d’un moment, il est comme en transe, et il se met à compter. S’il arrive à compter jusqu’à cent avant qu’elle referme son livre, il ira la trouver le lendemain. Mais cela n’arrive jamais, car elle s’en va toujours avant. Où ? Il ne sait pas. Dès qu’elle n’est plus à la fenêtre, toute lumière s’éteint. Quand il n’y a plus rien à voir, il s’en va.
Mais il revient chaque soir et il reste là. Qu’il pleuve, qu’il gèle, qu’il neige, il reste là. Il regarde la fenêtre, espérant sans trop y croire qu’en refermant le livre, elle ouvrira la fenêtre, le verra, et l’appellera… L’entendre prononcer son prénom… Quel bonheur ce serait ! Mais la fenêtre reste désespérément close, elle ne le regarde pas, et la lumière s’éteint chaque soir en silence. Et ça le rend malade !
Ce soir, une fois de plus, il est là. La pluie, le froid et le vent sont aussi au rendez-vous. Mais il manque quelqu’un ! Où est-elle ? Toutes les fenêtres sont closes et sombres, obstruées par des rideaux.
Il attend, peut-être viendra-t-elle s’asseoir près de la fenêtre plus tard… Peut-être va-t-elle… Il regarde l’heure. Les secondes lui semblent comme des heures. La fenêtre est là, qui le nargue. Une heure passe. Il se dit que s’il ne se bouge pas, il ne saura jamais où elle est, que s’il reste là, il ne la verra pas ce soir. Il ne se dit pas une seule fois que personne ne le laisserait entrer à une heure pareille. Et pour la première fois, il s’avance à découvert vers la maison.
Chaque pas qu’il fait lui demande un effort immense. Il doit user de toute sa volonté pour ne pas rentrer chez lui en courant.
Lorsqu’il arrive à la porte, il se met en quête d’une éventuelle sonnette, d’une cloche, ou d’un quelconque moyen de ne pas se casser la main contre ce bois massif. Il ne trouve rien et s’apprête donc à se détruire le poignet pour connaître le bonheur au moins une fois dans sa vie. Il remarque alors que la porte est entrouverte. Il la pousse et entre. Tout est couvert de poussière. Les bruits de ses pas sont inaudibles, étouffés par la moquette épaisse qui couvre le sol.
Il pousse la première porte qu’il rencontre et pénètre dans une cuisine dont le mobilier doit dater du siècle dernier. Il cherche en vain un interrupteur, puis sort de la pièce, découragé. Il continue vers le fond du couloir, et ouvre une deuxième porte. Il pénètre dans une immense bibliothèque. Chaque centimètre carré des murs est couvert de livres. Ceux-ci n’ont pas l’air d’avoir été ouverts depuis des dizaines d’années. Il en prend un, ce qui soulève un nuage opaque de poussière. Il se met à tousser, et lâche le livre. Il sort à reculons de la pièce, une main devant la bouche et l’autre sur l’estomac. Il referme la porte, et s’appuie sur un mur pour reprendre son souffle.
Il se remet petit à petit à respirer normalement. Il regarde sa montre Une heure s’est déjà écoulée depuis qu’il est entré dans la maison. Le temps semble maintenant courir…
Il décide de monter sans perdre de temps, et se dirige vers les escaliers au bout du couloir. Il les monte. Chaque marche craque sous ses pas, signalant bruyamment sa présence.
L’air est lourd de poussière et d’odeurs et il lui devient de plus en plus difficile de respirer. Il arrive en haut des escaliers. Il se remémore la place de « la Â» fenêtre sur la façade de la maison, et localise ainsi l’emplacement de « la Â» chambre. Il se dirige vers la porte y correspondant. Il sent son cÅ“ur battre à tout rompre dans sa poitrine. L’émotion le submerge lorsqu’il frappe à la porte…
Personne ne répond. Pas même un seul mouvement audible à l’intérieur. Il pénètre dans la pièce. Il ne trouve ni lumière pour s’éclairer, ni jeune fille mystérieuse… Il avance jusqu’à milieu de la pièce. Il s’arrête. Son pied a cogné quelque chose. Il baisse les yeux. Mais ça ne sert à rien. Il fait si noir qu’il ne voit même pas le plancher. Il se met à genoux, et tâtonne autour de lui. Sa main rencontre un objet. Une lampe à huile ? Il secoue la lampe. Un faible « glou-glou Â» lui confirme la présence de liquide dans le réservoir. Il sort un briquet de sa poche, se maudissant de ne pas avoir pensé à le sortir plus tôt. Il allume la lampe.
La pièce lui apparaît dans son ensemble. La faible flamme éclaire les moindres recoins, mais il ne s’en étonne même pas. Il va ouvrir les rideaux défraîchis et regarde à l’extérieur. Il pense que cette fois, c’est lui qui est derrière la fenêtre, et il a le mince espoir de la voir dehors… Mais elle n’y est pas, évidement. 
La pluie a cessé et les nuages se sont dissous. Il regarde les étoiles, puis se retourne. Il a entendu comme un souffle dans la pièce. Sans doute le vent… Il ne bouge plus d’une semelle, il tend l’oreille. Il inspecte la pièce.
Son regard tombe sur un cahier en cuir noir posé sur un secrétaire. Il le prend, l’ouvre, et découvre avec stupeur un dessin de lui en première page. Il tourne la page, et une jeune fille aux cheveux noirs lui sourit. C’est une photo en noir et blanc. À la page suivante, sur une autre photo, on peut voir la maison. À une fenêtre, on peut apercevoir la silhouette de quelqu’un qui lit, derrière une fenêtre. Il la reconnaît. C’est elle qu’il observe chaque soir.
Les quelques pages suivantes sont couvertes de dessins. La majorité le représente… derrière un arbre, dans un bosquet…
Après, elle a écrit. Il prend une page au hasard, et lit : 

~Il est encore là ce soir… Le Garçon. Il est habillé d’une façon vraiment étrange. Je n’ai jamais rien vu d’aussi drôle. Cette fois, il est assis derrière le pommier. Il ne semble pas remarquer que je l’observe…~

Il cherche une date précise, pour savoir depuis quand elle sait qu’il l’observe. Mais il n’y en a pas. La seule date se trouve à quelques feuilles de la fin du cahier. C’est presque illisible. Il y a des taches sur les pages, comme si de l’eau avait goutté sur le papier. Il lit :  

~Nous somme le mardi 15 décembre 1943. J’ai peur. Nous devons partir avant la nuit. La Gestapo a prévu de nettoyer notre rue, cette nuit. C’est le laitier qui me l’a dit hier. C’est un gentil garçon. Je vais devoir tout abandonner ici. Mes cahiers, mes vêtements, mes rêves… Et cet étrange Garçon. Je ne pourrai même pas lui dire au revoir. ~ 

Il n’arrive plus à lire. Une grosse tache d’encre couvre le reste de la page. Il cherche à se souvenir de la date d’aujourd’hui. C’est le mois de décembre, ça ; il en est sûr. Mais le jour ? Avant les fêtes, mais après les examens… Le 14, ou le 15 décembre, sûrement.
À soixante ans d’intervalle, ils se sont rencontrés.
Il tourne les pages du Journal. La tache d’encre a rendu deux autres faces illisibles. Sur la toute dernière page, ces quelques mots : 

~Ann-Katrien~

.Née le 18 novembre 1927.

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